Mesdames et Messieurs, chers collègues et participants,

C’est avec une immense joie que je vous trouve réunis en ce lieu aujourd’hui, et c’est pour moi un honneur de prononcer le discours d’ouverture de cet événement sur le thème « Au-delà des frontières: Partenariats multipartites pour la prévention et la prise en charge des violences sexuelles liées aux conflits », coorganisé par Bibliothèques Sans Frontières, l’Université Côte d’Azur, la Ville de Paris et mon Bureau. Je tiens tout d’abord à féliciter les co-organisateurs pour avoir conçu un programme aussi riche et diversifié, favorisant le travail en partenariat et donnant la parole à des acteurs aussi divers, issus du monde académique, du secteur privé, des ONG, des Nations Unies, de la société civile et des institutions publiques. Je me réjouis d’être à Paris pour cette occasion qui s’inscrit dans la continuité de l’esprit de collaboration et de partenariat initié l’année dernière, lors du symposium de Nice consacré à la lutte contre les violences sexuelles liées aux conflits à travers des cadres normatifs et des actions opérationnelles.

Je remercie particulièrement la maire de Paris, qui va nous rejoindre cette après-midi, pour avoir mis à disposition ce magnifique espace, qui, j’en suis certaine, inspirera un dialogue constructif sur un sujet aussi douloureux.

Je tiens aussi à saluer le rôle essentiel de la France dans la lutte contre l’impunité des violences sexuelles liées au conflit, illustré de manière forte par le procès Lumbala actuellement en cours devant la Cour d’assises de Paris.

La conférence qui nous réunit aujourd’hui coïncide avec les 25 ans de la résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations Unies sur Femmes Paix et Sécurité. Malheureusement, un quart de siècle après son adoption, nous devons faire face à la sombre réalité d’un monde en proie à la crise.

Mon mandat, qui s’inscrit dans le cadre de l’agenda Femmes, Paix et Sécurité, a été créé en 2009 avec l’adoption par le Conseil de sécurité de la résolution 1888 – un tournant historique dans la reconnaissance mondiale de la gravité des viols en temps de guerre, indiquant clairement que les violences sexuelles sont évitables et non inévitables, qu’il s’agit d’un crime de guerre, et non simplement d’un sous-produit ou d’une forme de dommage collatéral. Alors que 16 ans depuis sa création, mon mandat a parcouru un long chemin et dispose d’un cadre normatif solide et d’une architecture institutionnelle adaptée, soutenu par pas moins de six résolutions spécifiques sur les violences sexuelles, le mandat se trouve aujourd’hui à un tournant critique.

La réalité est que nous nous réunissons à un moment où la violence sexuelle liée aux conflits fait à nouveau la une de nos journaux quotidiens et où sa brutalité constante continuent de choquer la conscience collective de l’humanité. Nous traversons une turbulence massive et mondiale, marquée par le plus grand nombre de conflits violents depuis la Seconde Guerre mondiale, un nombre record de déplacements (plus de 130 millions), majoritairement des femmes et des enfants, 676 millions de femmes vivant à proximité de conflits meurtriers, une militarisation accrue (les dépenses militaires ayant atteint un niveau record de 2,7 millions de milliards de dollars et un recul des droits des femmes. Le paysage des conflits mondiaux est devenu plus complexe et périlleux. Dans ce contexte, les violences sexuelles persistent comme une arme de guerre délibérément employée, aux répercussions physiques, émotionnelles et psychologiques dévastatrices. Ce crime brise des vies, détruit des communautés et déchire le tissu même de l’humanité.

A l’heure où nous parlons, le Soudan vit l’une des pires crises humanitaires au monde. Depuis avril 2023, une lutte brutale pour le pouvoir fait rage entre l’armée et les Forces de soutien rapide. Des millions de personnes ont été contraintes de fuir à cause de la guerre. Les Forces d’appui rapide ont pris pour cible les civiles, plus particulièrement les femmes et les filles, leur infligeant une cruauté inimaginable. Alors que la violence sexuelle est depuis longtemps une caractéristique du conflit soudanais, l’ampleur et la brutalité actuelles des violations sont absolument choquantes. Les Forces d’appui rapide ont soumis des femmes et des filles à des atrocités sexuelles – viols, viols collectifs et l’esclavage sexuel. La vulnérabilité des civils à la violence sexuelle est exacerbée par les camps surpeuplés de personnes déplacées, l’insécurité et la faim.

En Haiti, la situation a atteint un point de rupture. Depuis le début de l’année, les signalements de violences sexuelles, notamment de viols et de viols collectifs, ont augmenté à un rythme alarmant. Les huit derniers mois ont été marqués par une augmentation spectaculaire des cas documentés d’esclavage sexuel.

Dans l’est de la République démocratique du Congo, des milliers de victimes de violences sexuelles sont enregistrées dans les provinces du Nord-Kivu, Sud-Kivu et d’Ituri. Une femme est violée toutes les quatre minutes. En 2024, 130,000 cas concernent uniquement les survivantes ayant bénéficié de soins médicaux dans les 23 sites soutenus par l’UNFPA à Goma, ont été recensés. Selon l’UNICEF le nombre de violences sexuelles commises sur des enfants n’a jamais été aussi élevé. Les enfants représentent entre 35 et 45% du nombre total de viols et de violences sexuelles signalés en janvier et février 2025. Cela représente près de 10,000 cas – soit, un enfant violé toutes les demi-heures. Comme vous le constatez, il s’agit d’une épidémie cachée de violences sexuelles. Le dernier rapport du Secrétaire général pour l’année 2024, examiné par le Conseil de sécurité en août dernier, fait état d’une augmentation de 87% du nombre de cas documentés par rapport à il y a deux ans. Les violences sexuelles contre les enfants ont augmenté de 35%. Le rapport fait état de tendances inquiétantes, telles que l’extrême violence physique accompagnant les violences sexuelles, et signale des exécutions sommaires de victimes de viol en RDC et au Myanmar. La prolifération et la large disponibilité des armes légères et de petit calibre continuent d’alimenter les violences sexuelles, les armes à feu étant utilisées dans 70 à 90% des cas documentés. Le rapport met en évidence le lien entre insécurité alimentaire et violences sexuelles. Nous savons que guerre et faim sont souvent les deux faces d’une même crise, mais la réalité vécue par des millions de personnes prises au piège dans les zones de conflit le confirme avec une brutalité saisissante. Lors d’une récente mission dans l’est de la RDC, j’ai été choquée de constater la prolifération de maisons closes appelés « maisons de tolérance » dans les camps de déplacés, où des femmes se prostituaient pour moins d’un dollar afin de pouvoir acheter de la nourriture pour leurs enfants.

Parmi les autres tendances inquiétantes relevées, on note les enlèvements et le trafic d’êtres humains, y compris par des groupes terroristes dans plusieurs contextes de conflit, notamment au Burkina Faso, au Mozambique, au Nigéria, en Somalie, au Soudan et au Soudan du Sud. Les violences sexuelles en milieu de détention, utilisées pour humilier et extorquer des informations, ont aussi été signalées en Libye, au Myanmar, dans l’État de Palestine, en Syrie, en Ukraine et au Yémen. Alors que les violences sexuelles augmentent ainsi que les besoins des survivants, nous assistons à des coupes budgétaires sans précédent dans l’aide humanitaire qui compromettent gravement notre capacité à fournir des services de soutien essentiels – soins médicaux, soutien psychologique, aide juridique et opportunités socio-économiques pour les survivants.

Les fondements même de la protection et du soutien aux survivantes s’effondrent. Les centres d’hébergement ferment leurs portes, les cliniques baissent le rideau et les organisations féminines de première ligne disparaissent faute de fonds et de sécurité. Les conséquences des coupes budgétaires pour les survivantes sont dramatiques voir irréversibles. Des milliers de femmes et d’enfants sont privés de services vitaux. Cette année je me suis rendu au Soudan et en RDC. J’ai été choqué de constater que plusieurs victimes de viol n’avaient pas accès aux kits de prophylaxie post-exposition. Plusieurs structures de santé n’ont déjà plus les médicaments et kits nécessaires pour soigner les survivantes de violences sexuelles. Ces filles et ces femmes endurent des horreurs inimaginables et ne peuvent même plus bénéficier des soins médicaux de base dont elles ont cruellement besoin. Il est crucial de prendre conscience de cette dure réalité: réduire l’aide, c’est couper le lien vital qui préserve la dignité humaine et favorise la guérison. Pour moi, en dépit des défis actuels, il est impératif de ne pas abandonner ces femmes et ces enfants et tous les survivants. Leur prise en charge doit rester une priorité absolue. Le coût de l’inaction n’est pas théorique. Il se mesure en souffrances évitables et en vies perdues. Les chiffres alarmants s’accumulent mais ce ne sont pas que des chiffres. Derrière chacun d’eux se cache une femme meurtrie ou un enfant – effrayé, affamé, vulnérable. Malgré les ressources limitées, je refuse d’être distrait par le climat financier inquiétant. Dans l’exercice de mon mandat, je continue de renforcer les efforts de prévention et de mettre en place des services destinés aux victimes. Mes équipes opérationnelles, l’Equipe d’experts sur l’état de droit et le secrétariat du réseau UN Action qui rassemble 27 entités des Nations Unies, poursuivent leurs efforts conformément à mes priorités stratégiques, à savoir a) la prévention, par le renforcement de la justice comme moyen de dissuasion; b) s’attaquer aux causes profondes, surtout l’inégalité entre les sexes, la discrimination, la marginalisation et la pauvreté; et c) une approche centrée sur les survivants.

Je continue de privilégier les missions de terrain afin d’envoyer un message fort aux survivants qu’ils ne sont pas oubliés et qu’ils ne sont pas seuls. Chaque mission de terrain est une opportunité d’incarner l’espoir. Ils doivent sentir que le monde entier est à leurs côtés, et non pas qu’il leur tourne le dos.

Le réseau UN Action soutient d’importants projets qui transforment la vie des survivants. En Ukraine, UN Action finance 12 centres d’aide aux victimes qui offrent un soutien adapté aux personnes ayant subi un traumatisme. Un programme de réhabilitation holistique qui va au-delà de l’aide médicale, psychosociale et juridique a été conçu avec la participation des survivants. En RDC, outre l’accès à une assistance multisectorielle, notamment un soutien médical, psychosocial et juridique, un projet visant à renforcer la résilience socio-économique des femmes travaillant dans le secteur minier artisanal est en cours de mise en œuvre.

Au Darfour, au Soudan, le projet vise à améliorer l’accès des femmes et des filles déplacées aux services de santé sexuelle et reproductive. Le projet comprend aussi des formations pour les prestataires de soins de santé et travailleurs sociaux en matière de prise en charge clinique du viol.

L’équipe d’experts soutient actuellement le bureau du procureur général d’Ukraine ; la Juridiction spéciale pour la paix en Colombie; la justice militaire en RDC, au Soudan du Sud et en RCA, la Commission de justice transitionnelle en Syrie, entre autres. Leurs 12 années de soutien technique aux autorités judiciaires guinéennes ont abouti à la poursuite et à la condamnation historique de son ancien président Moussa Dadis Camara et de sept hauts responsables pour crimes contre l’humanité, y compris des violences sexuelles.

Dans un contexte marqué par les dures réalités de la montée des conflits et de la diminution de l’aide humanitaire, je me tiens devant vous non seulement pour exposer ces griefs, mais aussi pour nous exhorter tous à renouveler notre engagement envers une cause qui ne doit jamais être éclipsée par les défis auxquels nous sommes actuellement confrontés. Toutes ces données que j’ai citées ne représentent que la partie émergée de l’iceberg, le reste étant enseveli sous des couches de peur, de stigmatisation et d’insécurité. Cela devrait vivement nous inquiéter mais surtout nous pousser à agir de toute urgence et à agir collectivement.

Renouvelons donc notre engagement, en élevant notre voix collective pour dire: chaque survivant(e) de violences sexuelles liées au conflit mérite justice, soutien et un chemin vers la guérison. Ensemble, nous pouvons bâtir un avenir où le fléau des violences sexuelles ne sera plus un chapitre sombre de l’histoire de l’humanité, mais un livre clos, relégué au passé.